La France et les futures Autoroutes de l'Information

Laurent POULAIN


Retour au Sommaire La France, qui a toujours aimé une certaine forme de protectionnisme (mais est-elle la seule?), se trouve à l'heure actuelle dans un curieux choix face à Internet. En effet, un réseau à dominance anglo-saxonne qui n'appartient à personne (chose difficilement concevable dans l'Hexagone) prends de l'importance.

Une chose est sûre: les Autoroutes de l'Information se feront avec ou sans la France. Dans ces conditions, mieux vaut sauter sur la vague Internet avant de prendre trop de retard.


La France, parent pauvre d'Internet

Le problème de la France est son très faible taux de pénétration d'Internet. Le pourcentage de français connectés au réseau des réseaux est ridiculement faible par rapport à bien d'autres pays. Avec quelques malheureuses centaines de milliers d'abonnés, la France fait piètre impression à côté de ses voisins européens qui ont dépassé le million (Espagne et Italie y compris!). Ne parlons pas des Etats-Unis qui totalisent quelques dizaines de millions.

Allant de paire avec ce faible nombre d'abonnés, les entreprises françaises sont réticentes à considérer sérieusement Internet. L'industrie télématique française rechigne à regarder en dehors du Minitel et trop de chefs d'entreprises croient encore qu'Internet n'est qu'une mode.

Les raisons de ce retard sont diverses. En voici quelques-unes. Si elles ne sont peut-être pas déterminantes, elles ont quand même fait office de frein à la pénétration d'Internet en France:

  • le Minitel,
  • France Télécom,
  • une propagande anti-Internet,
  • l'attentisme du gouvernement français.

Le Minitel

Comme tous les standards, le Minitel a l'inconvénient d'avoir beaucoup de mal à vouloir s'effacer, même s'il est devenu obsolète. Ainsi, les entreprises télématiques françaises, bien qu'elles sachent qu'Internet sera l'avenir, préfèrent rester sur le marché du Minitel. En effet,

  • le Minitel possède 2 millions d'abonnés,
  • gagner de l'argent est facile avec le Minitel alors que c'est bien moins évident avec Internet (voir à ce propos le dossier Les sites Web qui se font de l'argent).

France Télécom

Dans cette affaire, l'opérateur national a complètement oublié son rôle de service public. En suivant une politique uniquement basée sur le profit immédiat, France Télécom n'a pas beaucoup aidé l'expansion d'Internet en France, bien au contraire (serait-ce dû au Minitel?):

  • Wannado, l'accès Internet de France Télécom, est bien plus cher que la plupart de ses concurrents. Quand on sait que l'opérateur public gagne de l'argent sur les communications locales nécessaire pour se connecter sur le réseau des réseaux, cette politique de prix est tout simplement scandaleuse.
  • l'opérateur national a tout fait pour freiner les autres fournisseurs d'accès Internet: outre la triste affaire du kiosque Internet (permettant d'accéder à Internet par le 36 63) d'une lenteur si effroyable que Wannado utilise un réseau propriétaire (comme par hasard), l'extension de TV Cable sur Paris a prit du retard du fait de négociations avec France Télécom.
  • la politique de tarification des communications n'est pas en faveur des internautes. Sa dernière tarification, annoncée comme une baisse, est cordialement détestée dans le milieu Internet français.

Une propagande anti-Internet

Une partie des médias a également mis son grain de sel en véhiculant des clichés peu reluisants sur le compte d'Internet. C'est bien connu, Internet est un repaire du terrorisme international, de pirates, de pédophiles et d'anglophones; bref, tout un tas de personnes louches. Pour beaucoup de personnes, Internet n'est pas toujours recommandable et nécessite de parler anglais.

L'attentisme du gouvernement français

A mon avis, la raison majeure du faible développement d'Internet, à partir de laquelle découlent toutes les autres, est l'attentisme du gouvernement français. Dans un pays où peu de mouvements de grande envergure n'ont lieu sans une action du gouvernement, ne rien faire pour ce dernier revient à freiner à sa manière le développement d'Internet. Il est vrai que quand on ne sait pas ce qu'est une souris, il y a peu de chances de s'intéresser à un vague réseau qui n'appartient à personne.

En conclusion

En bref, il n'y a pas eu en France l'enthousiasme autour du réseau des réseaux qui s'est produit dans les autres pays. Et si les entreprises françaises se mettent timidement à Internet, le faible nombre de particuliers ne va pas les encourager à s'y investir pleinement.

Le risque induit est que la France et l'industrie française prennent du retard sur les autres pays. Résultat, quand Internet (ou son successeur) explosera vraiment, la France sera bien mal placée par rapport aux autres pays.


La politique Française

La France a pourtant déjà effectué des actions d'envergure en matière d'informatique/télématique, à savoir le plan Informatique Pour Tous (IPT) et le Minitel.

Le plan Informatique Pour Tous

Vers le milieu des années 80, le ministre de l'Education Nationale d'alors a décidé d'équiper tous les établissements scolaires de micro-ordinateurs. Mais une mise en oeuvre pitoyable d'un bout à l'autre - de l'absence de logiciels réellement pédagogiques au manque de formation des enseignants - a fait qu'au bout du compte les micro-ordinateurs n'ont que peu servit. C'est avec le plan IPT qu'est apparue la mode de l'ordinateur comme "outil pédagogique". Des milliers de parents ont acheté un micro-ordinateur à leurs enfants croyant qu'ils deviendraient ainsi premier de la classe. Mais la mode de l'ordinateur pédagogique a eu son lot de déceptions, comme tous les pétards mouillés de l'informatique.

Mais l'enjeu de l'opération IPT n'était pas pédagogique mais politiquo-économique. En effet, le but non avoué de ce plan était de subventionner indirectement Thomson qui avait beaucoup de difficulté à vendre ses micro-ordinateurs, trop peu performants et trop peu compétitifs par rapports à ses concurrents anglais ou américains; et ce malgré une complaisance presque abjecte de la presse spécialisée nationale d'alors. Le plan IPT aurait en fait du s'appeler Infirmerie Pour Thomson. Car outre un marché servit sur un plateau, le fabricant français a bénéficié d'une publicité fabuleuse. Combien de parents ont par défaut acheté un Thomson à leurs enfants "parce que c'est ce qu'il y a à l'école". Mais le plan IPT ne fut pas suffisant pour tirer Thomson de son pétrin. Quelques années plus tard, celui-ci quitta le monde de la micro-informatique dans lequel il n'aurait jamais du y entrer.

Le Minitel

Désireux de voir la France prendre une avance technologique dans le domaine de la télématique, le gouvernement a poussé France Télécom à développer le Minitel. Malheureusement, si celui-ci a remporté un franc succès dans l'Hexagone, il ne réussit pas à s'exporter. La raison est simple: le but étant d'imposer le Minitel en France plus que d'être rentable, ce projet coûta une petite fortune à France Télécom. Outre les Minitels livrés gratuitement, l'opérateur national ne prit qu'une marge restreinte sur les communications.

L'idée de fond du Minitel s'appuie sur le principe même du service public: oublier la rentabilité pour faire progresser l'économie nationale. Si cette idée n'est pas mauvaise (encore qu'il ne faille pas en abuser), elle a échoué en dehors de nos frontières pour deux raisons:

  • les coûts initiaux: peu d'opérateurs télécom n'accepteraient d'investir des sommes aussi importantes dans un projet qui n'est pas sûr de réussir.
  • un standard 100% français: de la même manière que la France n'accepte des standards étrangers que contrainte et forcée, les puissances étrangères n'accepteront un standard français que contraintes et forcées elles aussi. Dans la plupart des cas, elles préféreront réinventer la roue en développant leur propre norme.

Si le fait que le Minitel ne se soit pas exporté n'a pas soulevé de problème majeur en France, il n'en serait pas de même aujourd'hui. En effet, une technologie ne peut survivre à l'heure actuelle que si elle s'impose au niveau mondial. Le temps de l'autarcie est bel et bien fini.


Des Solutions

Une solution, quelle qu'elle soit, ne peut venir que du gouvernement. Lui seul a le pouvoir de débloquer la situation. Pour cela, il faut dans un premier temps rattraper le retard en démocratisant Internet et dans un second temps voir au delà d'Internet et préparer dés à présent l'avenir.

Démocratiser Internet

  • arrêter les propagandes anti-Internet: Non! Internet n'est pas un ramassis de pirates, de pédophiles et de terroristes! Que le gouvernement donne le ton, et les médias suivront.
  • favoriser la commercialisation des Web TV: pousser nos constructeurs à sortir des Web TV. Le grand public ne sera pas sur Internet s'il faut acheter un micro-ordinateur cher et complexe à configurer.
  • qu'attend France Télécom pour proposer des communications locales favorables aux internautes?
  • avoir une présence francophone sur le Web, afin que les français anglophobes puissent se sentir chez eux sur Internet. M. Chirac se plaint de l'omniprésence de l'anglais sur Internet (étonnant pour un réseau mondial), mais il ne tient qu'à nous de se faire une présence francophone sur le Web. L'expérience Mygale a prouvé que cela était possible avec peu de moyens. En proposant 5 Mo gratuitement pour afficher ses pages Web, Mygale s'est trouvée en l'espace d'un an avec près de 20% des pages Web francophones.

Voir au delà d'Internet

Au lieu de jeter de l'argent par les fenêtres comme l'Etat sait si bien le faire, il serait peut-être temps de redonner un coup de pouce à la technologie française. Dans le cas présent, la grande action d'envergure à faire serait de réaliser sur notre territoire les Autoroutes de l'Information avant tout le monde. Les avantages seraient:

  • avoir une vitrine technologique: montrer au monde que la technologie française en matière d'informatique/télécommunications fait partie des meilleures,
  • la France devient ainsi un véritable laboratoire d'expérimentation des futures Autoroutes de l'Information et pouvoir proposer un monde entier un terrain où ils pourront expérimenter leurs produits destinés aux futures autoroutes de l'information.

Il ne faut pas oublier que la France possède ici un avantage sur bien d'autres pays: sa centralisation. Un réseau ne couvrant dans un premier temps que l'Ile de France est déjà bien suffisant pour pouvoir décoller. De plus, des entreprises aptes à donner le coup d'envoi ne manquent pas (France Télécom, Alcatel). Il ne faut toutefois ne pas commettre les erreurs du passé:

  • oublier les normes propriétaires: il y a fort peu de chances que ce soit la France qui décide les futures normes mondiales, en quelque domaine que ce soit. La construction de tels réseaux doit donc se faire en utilisant les normes utilisées à un niveau mondial. Développer ses propres normes entre français sera à coup sûr un échec à un niveau international, car les compagnies américaines préféreront alors développer les leurs.
  • ne pas vouloir faire un réseau 100% français à tout prix: pour définir ces futures normes, mieux vaut s'allier avec des géants américains (tels Cisco pour les routeurs ou Visa/MasterCard pour le commerce électronique) si l'on veut qu'elles aient une chance de s'imposer en dehors de nos frontières.

Conclusion

La question est maintenent de savoir si le gouvernement désire vraiment favoriser la pénétration d'Internet en France. Il faudrait déjà qu'il comprenne que le temps où la France pouvait se permettre de développer ses propres produits et de les distribuer uniquement dans l'Hexagone est bel et bien révolu.